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Mythes et réalités du projet néolibéral

Depuis quarante ans quelques soient les alternances politiques nous vivons dans une société dans laquelle s’est progressivement imposée une forme d’explication du réel qui identifie l’image de la modernité et du progrès avec le développement d’une économie de marché libérée de toute contrainte. D’où l’impératif, partagé depuis les années 1980 par l’ensemble des groupes au pouvoir, de favoriser par tous les moyens la production et le commerce en ouvrant grandes les portes à la libre circulation des biens et des capitaux.

Ces éléments sont bien connus. On sait comment ces constructions, purement idéologiques, se sont traduites dans leurs applications concrètes. L’ouverture des marchés, l’assouplissement des contrôles sur les mouvements des capitaux et les pratiques entrepreneuriales ont permis le développement d’énormes concentrations multinationales, la financiarisation des marchés, avec pour conséquence le transfert d’une part grandissante de la valeur produite par le travail ainsi que des biens publics vers l’actionnariat et les fonds d’investissement.

Le poids de ces phénomènes sur la croissance de l’inégalité sociale dans nos sociétés est avéré. Mais le consensus s’arrête sur leur signification au niveau social. Ils sont foncièrement négatifs aux yeux de larges secteurs des corps intermédiaires, des milieux militants et, depuis le soulèvement des gilets jaunes et du monde du travail, d’une partie significative de la population. Ils continuent à être représentés comme positifs par les défenseurs de ces modèles pour lesquels le « ruissellement » des richesses accumulées produira automatiquement une meilleure distribution des richesses.

Dans cette optique, le message des « responsables » politiques reste le même. S’il y a encore souffrance, chômage, pauvreté et détresse… c’est parce que nous nous trouvons au milieu d’une mutation sociétale qui n’a pas encore déployé pleinement ses nouvelles formes. Ainsi, les difficultés éprouvées ne seraient finalement que conjoncturelles, dues en grande partie à la résistance d’une portion minoritaire de la population, fondamentalement rétrograde et incapable de s’adapter aux mutations en cours.

Les différents gouvernements français qui se succèdent tiennent ce même récit. Pourtant, malgré les affirmations de ses thuriféraires, la nécessité d’emprunter le chemin de cette « nouvelle modernité » n’a jamais pu être confortée par des études empiriques sérieuses. Car les seules mesures produites par les « experts attitrés » afin de démontrer ses effets bénéfiques portent paradoxalement sur des paramètres internes au modèle. Ainsi on se vante toujours des quelques milliards péniblement rognés sur les dépenses publiques (et l’argent des contribuables), tout en prenant soin de ne jamais évoquer les énormes pertes dues à l’évasion fiscale, ni la migration des revenus du travail vers l’actionnariat, ni non plus les sommes soustraites à l’ensemble des citoyens lors du « dégraissage » forcé des biens communs.

Plus grave, il n’y a jamais eu de mesures sérieuses des transformations induites dans les mailles plus fines du tissu social par l’imposition violente de ce modèle. On n’a pas évalué l’impact des privatisations sur le fonctionnement quotidien des services, ni de la vague d’externalisations sur les points sensibles des chaînes de production, du secteur public comme du privé… On n’a pas non plus étudié l’impact de l’introduction progressive et capillaire des approches managériales et comptables sur la qualité et la fiabilité des produits et des services dans les différents secteurs d’activité…

Or les observations que les personnes que nous avons interviewées font remonter des différents terrains et milieux composant les sociétés occidentales montrent que, partout où il a été appliqué, ce modèle a toujours eu un impact fortement négatif. Car son application aveugle et obstinée n’a pas uniquement contribué à augmenter l’inégalité sociale, mais elle a conduit à détruire les trésors de connaissance accumulés dans les différentes zones du marché du travail tout en diminuant la qualité du travail rendu.

Ce qui représente peut-être un des aspects les plus importants et dramatiques de la conjoncture actuelle reste, pour le moment, largement caché. Loin de contribuer à l’amélioration du bien-être collectif, les diverses politiques de « modernisation » imposées depuis les années 1980, ont désorganisé et endommagé les tissus les plus intimes de la société en détériorant non seulement les liens interpersonnels, mais aussi la qualité des services et des biens produits.

Les hommes et les femmes les plus qualifiées et attentives dans leurs domaines professionnels l’ont compris depuis longtemps.

Ils et elles ont découvert à quel point l’application de modèles rigides et de visions théoriques sur des réalités riches et fluides a provoqué des dysfonctionnements en chaîne dans tous les secteurs d’activité et à tous les niveaux d’échelle. Ils et elles l’ont appris dans les milieux de la recherche et de l’enseignement, des industries du privé et du public, des organismes de gestion du territoire ou de la santé… Ils et elles ont observé les mécanismes insidieux induits par ces lois et ces mesures dans les mailles les plus délicates de l’espace social. Ils et elles ont vu à quel point l’incapacité de reconnaitre et de prendre en compte leurs savoirs professionnels a pesé sur la qualité du travail et des services rendus. Ils et elles ont constaté à quel point l’introduction d’une gestion managériale délibérément rugueuse a favorisé l’hypertrophie du caporalisme et la promotion généralisée de la servilité ou du conformisme.

Les savoirs portés par ces hommes et ces femmes sont importants et précieux. Ils ne nous parlent pas uniquement de la souffrance des franges plus marginales du marché du travail ou des zones plus isolées du territoire. Mais ils nous parlent du vécu de la grande majorité de la population, et ce quelles que soient la profession, le lieu d’habitation, le niveau de scolarité… Les cadres et les ouvriers, les paysans et les citadins, les femmes et les hommes, l’ingénieur du nucléaire et le cariste… toutes et tous ont été agressés dans leur vie par l’imposition de règles et de pratiques contraires à la qualité de vie et du travail.

Pourtant, dans la presque totalité des cas, ces savoirs restent inaudibles, sous une novlangue et des jargons pseudo-scientifiques affichant une fausse neutralité. Tus, aussi, par celles et ceux qui n’ont pas encore trouvé la force de sortir de l’ombre et de parler de leur expérience. Refoulés, malheureusement, par celles et ceux qui ont cru devoir accepter l’inévitabilité de ce processus, dans le fol espoir d’une amélioration à venir.

Récolter et donner une large tribune à ces voix et à ces savoirs semble important et urgent. C’est seulement ces voix et ces savoirs qui peuvent permettre de dévoiler la supercherie d’un modèle de modernité dont la seule vraie justification est d’organiser le pillage et le transfert des biens communs et de la valeur du travail vers les nouveaux centres de pouvoir en train de se coaguler autour du capitalisme financier.

Le vrai visage des politiques néolibérales

Le projet « Encyclopédie des Savoirs Concrets » propose de répondre à cette urgence.

À l’encontre des déclarations des experts gouvernementaux et des médias grand public, nous donnerons la parole aux hommes et aux femmes qui ont une connaissance directe et précise des changements qui ont impacté leur travail, leur territoire et leur contexte de vie.

Les témoignages filmés de 100 hommes et femmes appartenant à différents milieux et couches sociales formeront le socle d’une base de données librement consultable à partir d’un site web spécialement dessiné.

La page d’entrée du site ouvrira directement sur une carte de la France dans laquelle seront placés des points correspondant aux lieux d’habitation ou de travail des témoins. En cliquant sur un point, on pourra activer le témoignage avec la fiche descriptive correspondante et, par un index interactif, visionner des témoignages proches ou similaires.

Plusieurs onglets permettront aussi de repérer et d’activer la lecture des témoignages à partir de différentes grilles thématiques : lieux et formes de résidence, secteurs d’activité, professions, trajectoires sociales, genre, âge, contexte relationnel, etc.

Toujours à partir de la page principale, on pourra activer la vision du documentaire de 52 minutes dédié à la présentation du making-off de l’expérience, avec les débats et discussions, figures rencontrées, paysages traversés et environnements visités.